Les humanités spatiales, l’étonnement comme boussole

Les humanités spatiales, l’étonnement comme boussole

Alban Guyomarc’h

Cet article inaugure une série de publications en lien avec les humanités Spatiales chez 3i3s. Il a donc la tâche, non pas dès à présent de définir le champ des humanités spatiales, mais, à tout le moins, de définir l’approche qu’aura cette série – et plus globalement, à mon sens, les humanités spatiales. Cette approche, c’est celle que partagent les humanités avec le domaine du spatial, celle de l’étonnement comme sentiment premier et fondateur, quasi-méthodologique !

L’étonnement fondateur

 L’étonnement, c’est ce sentiment qui permet la remise en question du monde, mettant alors en mouvement la machine à penser, la mise à l’épreuve des connaissances ainsi développées et le dépassement des savoirs déjà acquis. L’étonnement, c’est, au fond, un des sentiments fondateurs des humanités.

Un sentiment fondateur de l’étonnement qui est d’ailleurs partagé entre les humanités et le domaine du spatial. Depuis Aristote et Platon, l’étonnement est vu comme le sentiment originel de la philosophie, l’élan qui met en mouvement la machine à question. Les mots d’Aristote sont à ranger parmi les classiques de la culture occidentale. Car « c’est l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques » où, s’apercevant d’une difficulté, l’homme reconnait d’abord sa propre ignorance pour ensuite vouloir s’en délivrer, y échapper, pas à pas. L’homme est alors celui qui questionne cet existant étrange duquel toujours chez Heidegger, surgit le pourquoi. Mieux encore, chez Platon, ce sentiment d’étonnement se rattache au ciel, puisque ce serait, dans le Théétète, le spectacle des étoiles, du soleil et de la voûte céleste qui aurait incité l’homme à penser et vouloir découvrir les origines et le fonctionnement de l’Univers et de son environnant – d’après la lecture qu’en fait Jaspers.

Et de l’étonnement fondateur des humanités à celui qui a présidé à l’élan spatial humain, il n’y a qu’un pas – dont la distance est toutefois celle qui sépare le ciel de l’homme. Puisque l’étonnement de l’homme vis-à-vis de son ciel, d’abord sacré et mystérieux, ensuite objet de sciences puis aujourd’hui d’exploitation et d’exploration a marqué son rapport au céleste. Ce rapport qui est progressivement passé, selon la formule désormais célèbre d’Alexandre Koyré, « du monde clos à l’univers infini ». C’est aussi cet étonnement commun entre le spatial et la pensée que formule Saint-Exupéry aux débuts de l’aviation civile, lorsqu’il dit dans Terre des Hommes (1939) que « le plus merveilleux était qu’il y eût là, débout sur le dos rond de la planète, entre ce linge aimanté et ces étoiles, une conscience d’homme dans laquelle cette pluie pût se réfléchir comme un miroir. ». L’homme simple miroir du ciel d’il y a plusieurs milliers années, et celui qui s’est décidé à le percer pour aller en dévoiler les mystères ne sont pas si différents : ils ont avec ce ciel qui les surplombe ce rapport d’étonnement.

Ce sentiment premier ne concerne pas que la spéculation philosophique au sujet du spatial, mais plus largement, a présidé à l’émerveillement qui a, un jour, proche pour certains, plus lointain pour d’autres, donné naissance à nos ambitions spatiales personnelles. Sans doute, s’agit-il de ne pas l’oublier, car – et c’est l’idée défendue ici – l’étonnement devant l’Espace, s’il met en mouvement les humanités spatiales, est aussi celui qui devrait être le guide de nos ambitions spatiales.

Un NewSpace bouillonnant, l’étonnement comme boussole : la place des humanités spatiales

Le domaine du spatial traverse, pour beaucoup, une période de mutation, si bien qu’on a jugé bon de la désigner par ce préfixe de la nouveauté, le NewSpace. D’ailleurs, ne parle-t-on pas de néo-spatial, mais bien de NewSpace, privilège des premiers que celui de nommer paraît-il. Mais au-delà d’un débat de dénomination, l’apposition d’un préfixe fût-il néo ou post traduit presque toujours un changement de paradigme. La place des humanités spatiales est un des enjeux de cette mutation.

S’il est un trait saillant du NewSpace, c’est sa temporalité toute nouvelle et accélérée, par rapport au paradigme spatial précédent. La source de cette temporalité ne vient pas tant du spatial en lui-même que de l’époque dans laquelle il évolue. À l’heure où le spatial est désireux de donner un nouveau souffle à son image grand-public, il doit s’adapter à la temporalité même de la société avec laquelle il interagit. L’époque est au temps-court, à l’accélération du temps, à la nécessité pour exister d’une coïncidence temporelle entre un domaine et son public le plus large. Le domaine du spatial n’y échappe pas, et lui aussi pour exister accélère, dans son image…Et dans son ambition. Certes, la course spatiale de la Guerre froide avait elle-aussi un goût pour le temps court, la conquête ayant accompli la majorité de ses faits d’armes les plus connus en une vingtaine d’années. Mais l’époque n’était pas la même, et le rapport au temps, tout à fait différent. A l’ère actuelle de l’image et du contenu, à la rythmique encore plus accrue qu’à l’époque du petit pas pour l’Homme, l’élan spatial a cette obligation de produire à son tour du contenu au même rythme, de quoi exister en somme – parfois au détriment de percées réelles plus importante que l’effet d’annonce. Mais au-delà, sur un second plan, à l’époque des charismatiques, le spatial s’adapte aussi à son tour, si bien que l’heure est aux défis et à qui les accomplira au plus court. Quand, dans Astérix et Obélix Mission Cléopâtre la Reine d’Egypte appelait à la construction d’un palais pour César de A à Z en quelques mois, certains appellent à la construction d’un programme spatial lunaire en 5 ans. À la fin de l’histoire, toutefois, le palais est construit, et Numérobis l’architecte égyptien est sain et sauf. En sera-t-il de même des têtes de ce programme à la hâte ? En somme, le NewSpace, lorsqu’il s’agit de sa temporalité, est un produit de son époque. Et pourtant, à l’heure où tout doit aller plus vite, l’impératif du temps long doit rester aussi au cœur du développement spatial. À l’ère de l’image et du pari fou, l’élan spatial humain doit conserver sa

temporalité propre. Celle, d’abord, d’une exigence technique des plus élevées et d’une fiabilité à toute épreuve. Le spatial demeure un savant mélange de risque (la folie) et de calculs (la prévision). Toutefois, à l’heure où les finances publiques ( et privées) sont scrutées et où que le plus petit accident jusqu’au drame technique fait plusieurs centaines de millions de retweets, le spatial ne peut plus se permettre autant qu’il l’a pu l’aléa. Or, la fiabilité technique demande du temps – sauf à ce que des chocs technologiques exogènes arrivent à faire accélérer son développement technique. Le défi, finalement, c’est d’oser la folie dans le temps long.  Une temporalité, ensuite, associée aussi à une conscience de l’objectif prospectif qui fonde l’ambition programmatique. La dialectique entre le programmatique et la prospective qui traverse le spatial est d’ailleurs la définition même de ce temps long du spatial.

Un second niveau de la temporalité du spatial est davantage propre aux humanités spatiales, en elles-mêmes. Les ambitions spatiales croissantes font aussi la croissance du nombre de questionnements à leur sujet. Il ne s’agit en rien de voir les humanités spatiales comme un frein au développement du secteur dont elles traitent, mais simplement un conseil avisé et sage – ou, avec plus d’ambitions, disons… écouté ? Les humanités spatiales ne sont pas ce boulet que devrait promener l’industrie spatiale, ni d’ailleurs les sciences spatiales : et si elles devaient toutefois l’être, ce serait sans doute à bon escient, jugeant par exemple qu’une certaine percée serait contraire à des principes éthiques ou de durabilité. Car les humanités sont davantage des adeptes du temps long que du temps court d’une course folle – et savent donc au besoin, rappeler certains impératifs. Est-ce là un aveu de faiblesse, que cette prise en compte du temps long à la défaveur du court terme? Au vu du besoin pour le NewSpace de s’adapter à la temporalité de son époque, qui privilégie le temps court, il serait légitime de le penser. En ce cas, la lecture de cet article peut s’arrêter ici, par un point qui irait à Canossa. Mais ce n’est pas la première fois que nos sciences humaines s’intéressent à des sujets techniques en plein essor. C’est justement parce qu’elles prennent en compte le temps long qu’elles sont précieuses pour comprendre l’immédiat. En somme, presque une intuition Braudélienne : celle qui convoque divers domaines de la recherche dans une approche englobante et de long terme. Plus prosaïquement, elles ne doivent pas être convoquées au seul moment prospectif, mais avec le programmatique et pendant le programmatique – non comme juge, ni comme arbitre, mais comme une analyse en synergie avec des considérations plus techniques.

Mais ces humanités ont aussi une ambition, rappeler l’étonnement qui est à la source de cette course folle tout en modérant quelques ardeurs qui avant le décollage, n’auraient pas pris le temps de songer au sens de cette conquête. Je crois en cette capacité qu’ont les humanités de contribuer à la fois à donner un sens à cet acte commun, mais aussi – sinon surtout – en leur capacité de servir de boussole à ce rêve d’enfant propulsé par des moteurs bien réels pour des enjeux bien concrets. Car si l’étonnement a présidé à nos ambitions spatiales, il est aussi celui qui lui donne un sens et qui permet, plus prosaïquement, de donner des premières réponses à cette question qui revient sans cesse : pourquoi l’Espace ? Et il s’agit de le répéter pour mieux conclure : les humanités spatiales sont à la recherche d’un sens à cet acte. Les acteurs du spatial ne doivent pas les regarder comme ce conférencier sympathique qu’on invite avant ou après les discussions sérieuses, mais comme celui qui – bien au contraire – est de toutes les tables. N’est-il pas mieux de connaître le sens de la course avant son top départ et pendant son chemin ? Et ce sens, avant que l’on fasse à l’étonnement un procès en candeur, est bien conscient des enjeux géopolitiques et économiques qu’il y a dans le nouvel élan contemporain du spatial. C’est justement parce que les humanités spatiales en ont conscience, et que dans le même temps elles se trouvent aussi impactées par les bouleversements et découvertes faites au-delà de l’atmosphère terrestre, qu’elles s’invitent dans le débat. Un navire – fut-il navire de guerre ou simple navire commercial – avance toujours mieux avec des instruments de navigation propre à l’Odyssée qu’il démarre. Au fond, n’est-ce pas l’étonnement qui en premier lieu fournit ce pourquoi l’Espace ?